Nous relayons aujourd’hui le témoignage d’une infirmière libérale reçue sur notre boîte mail. A l’heure où le gouvernement laisse au secteur marchand le soin de fournir des équipements de protection à la population, à l’encontre du principe d’inconditionnalité, la gestion des masques et des tests ne cesse de surprendre.

Je suis actuellement infirmière libérale en Nouvelle Aquitaine. Je suis responsable d’environ 15 patients dont la tranche d’âge varie entre 70 et 98 ans.

Depuis le début de cette pandémie je dois recevoir en moyenne 3 mails par jours de l’ordre national infirmier, le ministère, la CPAM, concernant les recommandations pour me protéger et protéger mes patients du covid-19, les nouvelles recommandations, les démarches diagnostiques, les appels à bénévoles.

Pour commencer je n’ai pu avoir accès à des masques qu’une bonne une semaine après le début du confinement. Nous étions informés de futures livraisons mais tous les jours nous allions deux fois par jour en plus de notre travail dans les pharmacies que nous croisions sur notre route.

Personne ne savait quand les livraisons allaient arriver, nous ne pouvions pas toujours laisser nos coordonnées pour être contactées car certains pharmaciens refusaient.
Je tiens à préciser que chez moi il n’y a à priori pas de cartographie des points de retrait des masques.

Donc je n’ai travaillé la première semaine qu’avec des masques périmés de dix ans ou des masques récupérés sur le lieu de travail de mon compagnon. J’ai par la suite été contactée je ne sais comment, par une pharmacie de ma ville pour venir récupérer 18 masques chirurgicaux. Chaque masque étant à changer trois fois par jour.

Le même jour j’ai reçu un mail de l’ONI me demandant de ne plus porter ces masques car la Nouvelle Aquitaine n’était pas en zone assez infectée…après réflexion j’ai décidé ( ainsi que nombreux de mes confères ) de continuer à porter ces masques. Deux jours après je recevais un nouveau mail de l’ONI mais régional cette fois ci (si j’ai bien compris) précisant qu’ils n’étaient pas d’accord avec leurs confrères de l’ONI ayant écrit le premier mail. J’ai ces deux mails en ma possession.

Bon, j’ai continué à mettre le masque…


Quand je pense aux mesures de protection contre le covid je pense toujours à mes stages hospitaliers ou je devais prendre en charge des patients atteints de la tuberculose, tout ce matériel utilisé sauf la visière en plus pour le COVID -19. Au cas où de fausses informations viendraient à me faire douter. Du coup, si je prend en compte la vitesse de propagation et la difficulté de diagnostique de ce nouveau virus chez certaines personnes je devrais quand même un peu plus me protéger et surtout protéger mes patients au domicile…Car je rentre, je sors de ma voiture, des domiciles, mes mains trainent partout même si je les lave…J’aide des patients à se lever, se laver, mes vêtements les touchent directement…Il faudrait peut être limiter les points de contact. Mais plus de surblouses, blouse jetables sur le marché. Certaines portent des blouses en tissu mais chez tous les patients, dans leur voiture. Pour moi autant que je porte les vêtements et que je les change régulièrement. Mais il faut tout de même un peu protéger mes patients si fragiles…avec quelque chose laissé au domicile. Le moindre rhume pour certains entraîne une hospitalisation. Alors avec ma collègue on a décidé de mettre des poches poubelles sur nous, demandé à tout nos patients de nous mettre à disposition du sopalin pour ne pas que nous essuyions nos mains avec la même serviette que la famille ou d’autres professionnels du domicile.


On est assez contentes et surtout on se sent plus efficaces comme ça, les familles semblent être un peu en confiance. Il y a quelque chose que je ne comprend pas. Pourquoi devant la pénurie de matériel personne ne nous éclaire sur des astuces simples , applicables au domicile, quitte à ce que les grandes instances qui nous dirigent et nous conseillent acceptent cette situation mais cherchent quand même une efficacité plutôt que nous envoyer des recommandations toutes préparées par le CLIN que nous ne pouvons pas respecter ? Ne pas pouvoir protéger les soignants c’est la honte mais autant la dépasser et faire avec ce que nous avons sous la main.

Le 20 mars 2020,

A la solitude s’allie le manque de confiance, cette impression qu’un gouffre nous sépare entre ceux des ARS, ONI, ministères et nous avec nos poches poubelles, nos masques périmés et notre sopalin. Et ça n’est pas terminé…la semaine dernière comme prévu la CPAM nous a contactés afin de prendre en charge des patients atteints du COVID. A aucun moment le sujet crucial du matériel n’a été abordé ou pour certaines de mes collègues ce sujet semblait être un détail pour l’agent envoyé par la CPAM.

Alors en bon nombre nous avons accepté la téléconsultation à condition que les patients soient fournis en matériel de surveillance. Pour ma part je n’ai qu’un appareil de mesure de la TA, un thermomètre, un saturomètre, pas de quoi fournir les patients. Par exemple thermomètres en pénurie dans les pharmacies. Pour beaucoup nous avons refusé le déplacement à domicile si le matériel n’était pas fourni et en quantité suffisante pour la durée totale des PEC…

Depuis plus de nouvelles. Je crois que des groupes d’IDEL se sont organisées, ont récolté du matériel via des dons essentiellement. De mon côté j’ai contacté le SNIIL qui m’a répondu ne pas vraiment savoir où en était l’approvisionnement en matériel et a soutenu les décisions de refuser les passages dans de mauvaises conditions.

Demain je reprends ma tournée. Les responsables d’une EHPAD dans laquelle je m’occupe d’une patiente nous ont demandé de mettre une blouse en tissu juste pour entrer dans la structure (nous sommes confinés, dur de trouver cela) et une surblouse que je n’ai pas pour s’occuper des résidents. Eux n’ont rien reçu à ce jour pour nous fournir. Vu que nous changeons nos blouses en poche poubelle une fois par semaine je vais emprunter celle de ma collègue et la semaine prochaine nous verrons bien.

Les infirmières sont faces à cette pénuries mais parlons des auxiliaires de vie qui lavent leurs masques chirurgicaux. Je m’occupe d’un monsieur de 98 ans. les auxiliaires de vie l’accompagne au lever et au coucher, elles sont comme moi parfois à quelques centimètres de son visage et elles n’avaient pas de masque. Nous leur en avons dépanné par soucis de logique. Si nous nous protégeons elles aussi… Elles ont fini par avoir gain de cause en décalage d’une semaine avec les recommandations infirmières. Cette même semaine un mail nous a été envoyé précisant que les auxiliaires de vie seraient fournies en masques chirurgicaux. J’en ai informé certaines que je connaissais. Les pharmacies ne leur ont rien délivré.


Il y a le manque de matériel mais il y a un manque cruel d’informations claires, rassurantes, consensuelles. Nous en sommes réduites à nous écouter et surtout écouter nos connaissances de diplôme. Et au delà de travailler avec cette peur de transmettre ce virus et clairement mettre en péril la majorité de mes patients je pense à ces accusations qui pourraient bien être retournées par les familles si quelque chose devait arriver. Cette tournée c’est toute l’année qu’avec ma collègue nous y sommes. Nous prenons soin de ces gens, les surveillons parce que nous en sommes responsables. N’oublions pas aussi que cette tournée c’est ce qui nous permet de nous nourrir et nourrir nos proches. Sans elle nous n’aurions rien. Les familles risquent de perdre leurs proches, les patients leur santé, nous notre réputation et notre patientèle. Je vous laisse imaginer la suite.

Je continue ce courrier nous sommes le 4 mai 2020. Au niveau du matériel nous sommes fournis à hauteur de 18 masques chirurgicaux et 6 FFP2 (encore périmés) toutes les semaines…et c’est tout! Voilà toujours pas de sur blouses ni pour nous ni pour les autres intervenants du domicile. J’ai pu trouver 3 tenues scaphandre au cas où un de nos patient contracte le virus, 3 visières. Mais tout ça nous nous sommes débrouillées pour le trouver.

Pas de retour de la CPAM concernant la prise en charge des patients COVID 19. Chez nous il y a peu de cas, espérons que le déconfinement se déroule à merveille…
Des mails et des mails sur encore les recommandations, les indemnités. Toujours pas de prime de risque. A la rigueur j’ai 30 ans je ne risque pas grand chose mais pour au moins mes collègues plus âgées, avec des problèmes de santé, des proches fragiles.

J’ai reçu il y a quand même quelques jours un mail tant attendu de l’ARS nous rappelant en fin de page que nous pouvions être réquisitionnés. Mais dans quelles conditions encore?

J’envoie ce premier mail sûrement d’autres à l’approche du 11 mai et par la suite nous verrons.