Nous sommes le mercredi 20 mai 2020.
Il est maintenant 2h du matin.
D’après le décompte du DMU (logiciel officiel), nous avons eu 126 patients, 126 urgences à traiter aujourd’hui.

D’après la main courante, tenue chaque jour, en comptabilisant les entrées d’urgences ophtalmologie (qui disparaissent du DMU, rabaissant donc le nombre d’entrées urgentes) et gynécologiques, nous avons effectué 155 entrées.
D’après le décompte du DMU, en pédiatrie, il y a eu 23 entrées.
Ne sont pas comptabilisés les patients allant à la maison médicale, patients incités avant enregistrement donc non référencés.
Donc au total, la journée du 20 mai a eu 178 êtres humains qui sont venus pour demander des soins. 178.
Après les chiffres, il y a le réel. Le réel, par exemple, c’est les patients qui attendent devant la porte du sas qu’on les prenne en charge. L’infirmier(ère) a (c’est une généralité) la fâcheuse manie très déstabilisante de n’avoir que deux mains, et de s’occuper d’un patient à la fois, afin que ce patient soit bien traité.

D’après cette charte de la bientraitance (qui existe sur la base de données de l’hôpital, :
3 Définitions

  • Définition de la bientraitance :
  • La bientraitance est le fait d’agir envers l’autre, pour son bien-être.
  • Bien-traiter une personne, c’est la respecter dans ses besoins et ses désirs spécifiques.
  • Le respect est le fondement des attitudes et comportements bien traitants. Cela nécessite de la part de chacun de mobiliser un savoir-être, une écoute, de l’empathie, une attention individualisée et une communication verbale et non verbale.

Ce soir, devant le sas d’accueil des urgences, nous avions droit à deux files d’attente, puisque les patients ne savaient plus où se mettre, ni comment attendre. Inutile de dire que la distance d’un mètre décidée en haut lieu n’était pas, ou peu, respectée. Parmi ces patients attendant une prise en charge, l’exemple d’un être humain qui a reçu une boule de pétanque dans la tête, ou bien un autre être humain qui a une tension telle que cette personne a du mal à tenir debout. Parmi d’autres patients. La bientraitance.
Bien évidemment, c’est la foire d’empoigne dès que quelqu’un sort, infirmière, médiateur, médecin, CCA ou ASAOU, puisque vu le manque de préparation dans cet accueil, chacun veut passer avant l’autre. Sans parler des différents problèmes médicaux. La bientraitance.
Ah et… si il pleut ? Les gens attendent sous la pluie ? Ou bien on mélange tous les patients non enregistrés sans savoir encore ce qu’ils ont, afin qu’ils soient à l’intérieur ? La bientraitance.
« La bientraitance est le fait d’agir envers l’autre, pour son bien-être. » Laisser attendre des patients parce qu’on ne peut pas se dédoubler pour pouvoir accueillir des patients rapidement, ne pas pouvoir soulager leur douleur immédiatement parce qu’il y a déjà d’autres patients à voir, qui souffrent, est-ce une bientraitance ?
« Bien-traiter une personne, c’est la respecter dans ses besoins et ses désirs spécifiques. » Le respect du besoin d’être soigné est-il réalisé dans cette mise en place d’accueil ?
« Le respect est le fondement des attitudes et comportements bien traitants. Cela nécessite de la part de chacun de mobiliser un savoir-être, une écoute, de l’empathie, une attention individualisée et une communication verbale et non verbale. » Le médiateur va faire l’entrée administrative, puis repart à son bureau, puisqu’il n’est pas médical et ne peux pas aider à la prise en charge, excepté s’il dépasse son rôle et se met en danger, mais a-t-il une attitude et un comportement bientraitant dans ce cas-là ? L’infirmier/ère ou ASAOU qui est déjà en train de prendre en charge un patient, et qui voit les autres patients souffrir de l’autre côté du sas, respecte-elle un comportement bientraitant, puisqu’elle ne peut pas soigner deux patients en même temps ?
Pourquoi n’a-t-on pas le droit d’avoir assez de personnel pour aider les êtres humains qui souffrent devant nous ?

Va-t-on repartir comme nous étions avant ?
Cette crise du COVID (Selon le dernier bilan communiqué, mardi 19 mai au soir, par la Direction générale de la Santé, l’épidémie de coronavirus a fait au moins 28.022 morts en France.) a-t-elle exposée nos forces et nos faiblesses ? Oui.
Va-t-on augmenter nos forces, et essayer de faire de nos faiblesses des forces ?
(Je vous ai parlé des 30 à 40 degrés dans le sas l’après-midi ? non ? ne vous inquiétez pas, le problème, en supposant qu’il ne soit pas anticipé, puisqu’il ne l’est pas depuis qu’il recommence à faire chaud, le problème surviendra dans quelques jours/semaines. Menteur ? Malheureusement, j’ai des photos de thermomètres si besoin de prouver quelque chose…)

D’après la charte de la bientraitance :
Fondamentaux d’une culture de bientraitance :

  • Manière d’être des professionnels qui accompagne la réalisation des actes techniques,
  • Prise de recul sur les pratiques professionnelles,
  • Projet d’accueil et d’accompagnement défini et évalué régulièrement,
  • Attention accordée à la parole de chacun, usagers comme professionnels,
  • Autonomie de la personne favorisée,
  • Respect de l’intimité, de la confidentialité et de la dignité de la personne,
  • Respects des droits du patient

Ces fondamentaux sont-ils respectés au niveau de l’accueil du service d’urgences aujourd’hui ?
Ces fondamentaux peuvent-ils être respectés au niveau de l’accueil du service d’urgences aujourd’hui ?

Aujourd’hui, sur le DMU adulte (donc en comparaison équitable), nous avons fait 126 entrées.
Le 20 mai 2019, il y a un an, nous avions fait 118 entrées.
Le 20 mai 2018, il y a deux ans, nous avions fait 111 entrées.
Le 20 mai 2017, il y a trois ans, nous avions fait 112 entrées.
Le 20 mai 2016, il y a quatre ans, nous avions fait 103 entrées.

Maintenant, il est une heure du matin. Il y a 20 patients sur le logiciel. Donc 20 êtres humains, en soins. A 1h du matin. Les plus ‘anciens’ sont là depuis 15 ou 16 heures, les plus récents viennent d’arriver. Rester une dizaine d’heures sur un brancard, est-ce de la bientraitance ? Respecte-on ce qui est préconisé par la charte de la bientraitance, en traitant des êtres humains comme cela ? Comment faire mieux dans les conditions de travail que l’on a ?

Pourquoi j’ai honte de la façon dont on traite les gens (des êtres humains…) ? Nos familles ? Nos amis ? Nos patients ?

Pourquoi je pleure en venant travailler ?

Pourquoi je vois mes collègues pleurer ?

Pourquoi ???